Nadia Benhaça

Artiste pluridisciplinaire – Je travaille à partir de ce qui paraît dérisoire : un poil, un miroir, une salle de bain. C’est souvent là que se jouent les récits les plus intimes.

Nadia Benhaça vit et travaille à Genève.

Elle s’intéresse aux corps. Aux corps qui se transforment, qui se corrigent, qui se déguisent, qui se vendent. Aux corps qui essaient de devenir autre chose que ce qu’ils sont. Aux corps qui résistent aussi.

Elle observe les artifices : maquillage, filtres, chirurgie, vêtements, postures, mises en scène. Tout ce qui permet de fabriquer une image de soi et de négocier sa place dans le regard des autres. Derrière ces gestes parfois banals, elle cherche les rapports de pouvoir, les désirs, les fantasmes et les contradictions qui traversent nos sociétés.

Nourrie par les cultures populaires, Internet, les réseaux sociaux et les récits du quotidien, elle collectionne les situations absurdes, les conversations improbables et les détails qui racontent notre époque mieux que les grands discours. Son travail oscille entre humour, malaise et tendresse.

Il y est souvent question d’excès. De cette envie permanente d’être plus beau, plus visible, plus désirable, plus performant. De cette drôle de comédie contemporaine dans laquelle nous sommes à la fois acteurs, spectateurs et produits.

Son approche est féministe, mais elle préfère les détours aux slogans. Plutôt que de désigner des coupables, elle construit des situations où le ridicule, le grotesque et le poétique révèlent ce que nous faisons tous pour exister dans le regard des autres.

Diplômée de la HEAD – Genève en 2020, elle développe depuis 2021 sa pratique au sein du Grain.

La Brigade Câline (2022)

La revanche des poils

On nous a appris très tôt à faire disparaître les traces. Épiler, lisser, discipliner, cacher. Les poils, les odeurs, les excès, les débordements. Être une femme, ce serait savoir effacer les indices de son animalité tout en restant suffisamment désirable pour être regardée.

Nadia Benhaça fait exactement l’inverse.

Elle ramasse ce qui devrait finir dans une poubelle ou dans un siphon de douche et le transforme en matière noble. Le poil devient bijou, perruque, extension, costume, paysage. Ce qui provoque d’abord le dégoût finit par produire une étrange fascination. On s’approche. On regarde mieux. Et l’on réalise que le malaise ne vient pas de la matière, mais des règles invisibles qui gouvernent notre regard.

Son travail joue avec cette frontière fragile entre le ridicule et le sublime. Les corps s’étirent, rampent, paradent, prennent des poses de pin-up et de chienne errante à la fois. Les couleurs explosent comme dans une chambre d’enfant sous acide tandis que la kératine devient accessoire de mode. Les codes du glamour sont repris, poussés jusqu’à l’absurde, jusqu’à ce qu’ils révèlent leur propre artificialité.

Chez Benhaça, le corps n’est jamais un état naturel. C’est un terrain de bricolage permanent. On lui ajoute des couches, des mèches, des griffes, des prothèses et des fantasmes. Internet l’a déjà compris depuis longtemps : on fabrique aujourd’hui son identité comme on personnalise un avatar. L’artiste pousse simplement cette logique jusqu’à son point de rupture.

Il y a du burlesque dans cette façon de prendre au sérieux des objets considérés comme insignifiants. Il y a aussi une tendresse immense pour ces pratiques populaires qui permettent d’inventer une autre version de soi-même. Derrière le rire se cache une question plus dérangeante : pourquoi certains artifices nous séduisent-ils lorsqu’ils sont vendus dans une vitrine, mais nous répugnent-ils lorsqu’ils rappellent trop clairement qu’ils proviennent d’un corps ?

Les œuvres de Nadia Benhaça ne cherchent pas à délivrer une morale. Elles préfèrent contaminer le regard. Après les avoir vues, une extension n’est plus une extension, une perruque n’est plus une perruque et un poil n’est plus un simple poil. Tout devient matière à fiction, à désir ou à répulsion.

Et c’est peut-être là que réside leur force : elles nous obligent à reconnaître que ce que nous appelons le « naturel » est souvent la plus artificielle de nos constructions.

Une sorte d’orgie Whoolies ou même spectacle érotique, Erika Pedigree, Stacy et Brittany jouent ensemble. L’environnement sonore est habillé d’un enregistrement d’Aliha, ma chienne, en train de se sustenter d’une délicieuse pâtée rappelant le doux son d’une chatte. En superposition, Sarah Debugny nous fait la lecture de son texte.

Texte de Sarah debugny

Nous sommes ces chiennes qui…

Nous sommes ces chiennes qui…

Nous sommes ces chiennes qui…

Nous sommes ces chiennes qui montrent des dents pour se défendre, mais aussi pour mordre, pour sourire.

Celles aux canines saillantes, celles au langage incisif.

Celles qui rongent leurs propres os… Celles dont les os ont été brisés cent fois, pour se ressouder cent-une.

Celles aux griffes acérées, arborées fièrement, celles qui creusent dans ton dos velu, des trous béants.

Celles qui laissent leurs ongles polis danser sur ton corps, celles qui t’insultent quand tu en redemandes encore.

Tapies dans l’ombre, nous sommes ces femelles aux mamelles tombantes, celles qui caressent le bas de ton ventre.

Je te donnerai ma médaille si tu me fais prendre mon pied.

Oh pied…

Oh pied…

Si de tes mains, tu sais faire un assez bon collier, si de ta langue, tu parviens à me faire haleter.

Laisse ta gueule dégouliner sur ma fourrure, laisse ma langue apprivoiser ton ouverture.

Nous sommes ces être de kératine, dures et souples à la fois. Piquantes, douces, tranchantes, de la magie au bout des doigts.

Je suis poil, tu es cuticule. Nous sommes entremêléx.es. Je suis bulbe, tu es follicule. Nous nous sommes incarnéx.es.

Accroupis l’un sur l’autre, impossible de nous discerner.

Intérieur… Extérieur…

Intérieur… Extérieur…

Nous sommes cette meute de chiens errants. Celle qui s’en battent les rens de vos vieux compliments.

Dans la rue, nous sommes cette brigade câline qui arpente les trottoirs. Celles qui reniflent les vieilles odeurs de vos pissoirs.

Celles qui ignorent vos fausses tentatives de soumission, vos airs de bâtards.

Celles au regard noir.

Nous sommes ces chiennes.

Le punctum

Le punctum dans l’univers de Nadia Benhaça ne se trouve pas dans les poils.

Ni dans les perruques.

Ni dans les extensions.

Ces éléments attirent d’abord le regard, mais ils fonctionnent surtout comme des leurres.

Ce qui traverse réellement son travail, c’est une autre obsession : la transformation.

Chez Benhaça, les corps ne sont jamais fixes. Ils poussent, débordent, mutent, s’ornent, se corrigent, se prolongent. Ils semblent engagés dans un processus de fabrication permanent. Comme s’il était devenu impossible d’exister sans intervenir sur soi.

Cette logique apparaît dans les poils qu’elle récupère, dans les artifices qu’elle accumule, mais aussi dans les personnages qu’elle construit. Des figures qui ressemblent parfois à des avatars échappés d’Internet, parfois à des créatures burlesques, parfois à des versions exagérées de nous-mêmes.

Ce qui frappe, c’est que cette transformation n’est jamais présentée comme une anomalie. Elle apparaît au contraire comme un état normal du corps contemporain.

Nous coupons.

Nous épilons.

Nous filtrons.

Nous augmentons.

Nous corrigeons.

Nous personnalisons.

Nous fabriquons.

Le travail de Benhaça pousse simplement cette logique jusqu’à son point de rupture.

Son punctum se situe peut-être là : dans ce moment où l’on réalise que les créatures qu’elle met en scène ne sont pas si éloignées de nous. Derrière l’humour, derrière l’absurde, derrière l’accumulation de matière et d’artifices, son travail révèle quelque chose de profondément contemporain : notre difficulté à accepter le corps comme un état plutôt que comme un projet.